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La fabrication du tissu de Keikogi (Kimono) : le Sashiko

Publié le 13 juillet 2015 par Jordy Delage dans Equipements, Fabrication (artisanat)

Fabrication traditionnelle : le tissu Sashiko

Au coeur de la fabrication des Keikogi


Le tissu Sashiko, parfois appelé ‘grain de riz’ en France est au cœur de la fabrication des Keikogi (Kimono) d’Aikido et de Judo mais également de Kendo. S’il existe de nombreux couturiers de qualité à travers le monde, il existe en revanche très peu d’artisans capables de fabriquer un tissu sashiko de grande qualité. Dans cette article, nous entrons au cœur des ateliers fournisseurs Seido, les deux seuls ateliers au monde à maitriser l’intégralité de la chaine de fabrication du tissage à la couture, pour vous montrer comment vos Keikogi sont fabriqués.

Ancien métier à tissé (années 60) toujours utilisé aujourd'hui.

Ancien métier à tissé (années 60) toujours utilisé aujourd’hui.


Judogi, aikidogi, sashiko, terminologie.

On appelle « dogi » (vêtement de la voie) ou « keikogi » (vêtement de travail), toutes les tenues utilisées pour la pratique des arts martiaux japonais. Plus spécifiquement, on pourra parler de « judogi » pour la version utilisée en Judo, ou de la même manière, d’aikidogi, de karategi, de kendogi, etc. Comme nous l’avons déjà rappelé dans de nombreux articles, le terme Kimono, utilisé largement en France, est utilisé improprement et ne désigne pas le vêtement utilisé dans les arts martiaux, mais le vêtement de ville traditionnel (souvent en soie).

Le gi, 着, signifie vêtement, et on retrouve ce Kanji dans de nombreuses boutiques/marques, car il s’agit de l’orthographe moderne du mot « Gi« , mais on utilisera également le kanji 衣, dont la lecture « Gi » est spécifique (et peu connue des Japonais) mais qui sera celui utilisé par les artisans traditionnels pour désigner leurs produits.

Les vestes de Dogi sont généralement composées de deux types de tissu, le sashiko (grain de riz) sur la partie haute, et le hishisashi (tissage losange, ou diamant) sur la partie basse. Pour le pantalon et pour le col de la veste, un tissu sergé plus classique est utilisé.
A noter qu’il existe également des Dogi intégralement fabriqués en sashiko (notamment pour le Kendo).

Le sashiko, une spécificité japonaise

Le tissu sashiko, 刺子 (petits points), ou communément appelé « grain de riz » en France est bien antérieur aux premiers dogi d’arts martiaux, il s’agit d’un processus de tissage traditionnel dont la plus ancienne trace remonte au 6e siècle et qui était initialement utilisé pour réparer des vêtements endommagés ainsi que pour la décoration. S’il existe de très nombreux motifs possibles avec cette technique, c’est sa version la plus simple, unie, qui sera utilisée dans la fabrication de dogi de Judo et de Kendo, et ce en raison de sa grande solidité. L’histoire du Sashiko est également liée à l’histoire de la teinture Aizome, teinture traditionnelle à la fois décorative et possédant de nombreuses propriétés très intéressantes dans la pratique des arts martiaux (antiseptique, coagulant et désodorisant entre autres). Le Sashiko a pour avantage de bien absorber les liquides, et notamment la teinture Aizome. Ceci combiné à sa solidité en a fait, dans un premier temps, le tissu de base des Kendogi.

Lorsque le Judo se dota de sa propre tenue, c’est tout naturellement que le sashiko est choisi, pour sa solidité bien sûr, et sa bonne capacité à absorber la sueur. De fil en aiguille, le sashiko va également être utilisé pour les aikidogi, mais par défaut et non par choix. En effet, le premier fabricant de matériel d’Aikido était historiquement un fabricant de matériel de Judo (le logo de la marque ayant été dessiné par le fondateur du Judo lui-même) et fut recommandé au Dojo de Morihei Ueshiba par des Aikidoka ayant un passif de Judoka. Comme à l’époque la plupart des élèves du fondateur avaient un passif dans d’autres arts, et pour des raisons pratique, c’est la tenue de Judo qui s’impose pour l’Aikido.

Aikidogi Seido WA600

Aikidogi Seido WA600

Est-ce le choix le plus adapté pour l’Aikido ? Chacun aura son opinion sur le sujet. Morihei Ueshiba, tout en portant lui-même des vêtements très fins et souples dans nombre de ses démonstrations, a donné son accord pour l’utilisation de cet équipement (ou tout du moins, a laissé faire). Ceci étant dit, le choix d’un autre type de matériaux peut aussi faire partie d’une logique de pratique et de recherche. En effet, le sashiko est un tissu relativement épais, pas toujours facile à saisir, et il suffit de faire l’expérience d’utiliser un tissu plus fin (type karategi par exemple) quelques cours pour se rendre compte que la pratique en est modifiée (plus difficile de faire lâcher une saisie, difficile également pour tori de se déplacer violemment lorsqu’il est saisi, au risque de déchirer sa veste).

La fabrication du Sashiko

Si la production de sashiko est principalement destinée au matériel d’arts martiaux, on le retrouve aussi dans d’autres vêtements de travail, dans des vêtements traditionnels, des tapis, des tapisseries, et depuis plus récemment, dans la fabrication de produit semi-luxe, des sacs notamment. Historiquement, de nombreuses fibres ont été utilisées, mais aujourd’hui, le tissu sashiko se fabrique principalement à partir de fils de coton.

Poids/Épaisseur

Si l’on parle souvent de « grammage », c’est-à-dire du poids au mètre carré, dans le Judo, cette unité n’est utilisée que depuis la création des normes de compétition par la fédération internationale de Judo. Dans les ateliers japonais, on parlera plutôt de « brin » au mètre, c’est-à-dire de combien de fils sont utilisés sur une largeur d’un mètre. Par le passé, on parlait également de la taille des grains en utilisant l’unité de mesure traditionnelle qu’est le « bu ». À l’époque ou le sashiko était encore tissé main, plus la taille des grains était fine, plus il y avait de travail. Généralement, les artisans tissaient en « 2 bu« , soit 6 mm et en « 1 bu« , soit 3 mm.

 

Le plus puissant métier à tisser le sashiko au monde, chez KuSakura

Le plus puissant métier à tisser le sashiko au monde. Il n’existe que 2 machines de ce types, toutes deux chez KuSakura.

 

Il ne reste de nos jours plus qu’un seul artisan dans tout le Japon qui tisse encore à la main (des Kendogi), et l’on parle de produits de luxes valant plusieurs milliers d’euros. Tous les autres dogi sashiko tissés mains sont faits en Chine. Le temps nécessaire au tissage d’une veste, est tel que son prix en fabrication japonaise serait supérieur aux tarifs pratiqués pour une veste de costume de très grande marque et si cela est envisageable dans le Kendo où le matériel peut atteindre des prix incroyablement élevés, ce n’est pas imaginable pour le Judo ou l’Aikido.

Depuis que le sashiko est réalisé sur métier à tisser mécanique, le tissage est généralement fait à 1 bu pour le matériel d’arts martiaux. On va également distinguer le sashiko « simple épaisseur » du « double épaisseur ». Par double épaisseur il ne faut pas comprendre que l’on lie deux épaisseurs entre elles, mais que les fils sont tissés sur deux niveaux pour une seule épaisseur de tissu.
Si le nombre de brins de coton utilisé au total n’est pas doublé, mais environ 1.5 fois supérieur au « simple épaisseur » (ne multipliant donc le poids que par 1.5 en moyenne), le tissu est beaucoup plus résistant, car la traction est reportée sur beaucoup plus de fils. La machine sur la photo ci-dessus montre ces deux épaisseurs de tissu (quand les machines pour le tissage en simple épaisseur ne présentent qu’un seul rouleau, on voit bien les deux rouleaux sur celle-ci). Il faut compter environ 5 h 30 (plus 1 h d’installation) pour fabriquer un rouleau de 36m de tissu qui permettra de réaliser 15 vestes.

Rouleau de tissu sashiko d'environ 35m, avant blanchiment.

Rouleau de tissu sashiko d’environ 35m, avant blanchiment.

Les avantages du sashiko

Le tissage sashiko présente de nombreux avantages, et celui qui nous intéresse le plus en tant que pratiquant d’arts martiaux, c’est sa solidité.
L’intrication de nombreux brins sur plusieurs épaisseurs, sur l’horizontale comme sur la verticale permet d’augmenter très fortement la résistance à la traction dans toutes les directions. Les tissus sashiko les plus solides atteignent une résistance à la traction d’environ 3000 Newtons (testé en laboratoire), soit une traction d’environ 300 kg (supérieur au record du monde d’haltérophilie).

Dans le même temps, le Sashiko est un tissu relativement léger comparé à la résistance qu’il offre, et l’aération du tissu obtenu par l’utilisation de très nombreux bruns permet un séchage relativement rapide, malgré une épaisseur importante. Cela associé à la souplesse du tissu, et au confort du coton, font des vestes en tissages sashiko l’un des meilleurs vêtements possibles pour une pratique physique qui suppose de fortes tractions répétés sur le vêtement.

Le tissu sashiko peut présenter des mailles lâches lors de la production. Le tissu est alors revu et réparé entièrement à la main.

Le tissu sashiko peut présenter des mailles lâches lors de la production. Le tissu est alors revu et réparé entièrement à la main.



Enfin, il faut noter que le coton brut utilisé de nos jours provient à 99 % de pays étrangers. La production de coton du Japon est très faible et son coût est trop élevé pour être utilisé dans du matériel de « sport ». Il existe bien une très petite production de coton Mikawa, autrefois utilisé dans la fabrication de Dogi, mais qui aujourd’hui est à peine suffisante pour une petite production confidentielle de serviettes haut de gamme.

Le blanchiment, ou sarashi kakô.

Bien qu’il existe encore des Dogi en coton brut, non blanchi, 95 % du marché est représenté par des Dogi parfaitement blanc. On appelle cela « sarashi momen » en japonais, soit « coton blanchi ».
Le processus de blanchiment en lui-même consiste à plonger le tissu dans des bains chimiques à base de dérivés de chlore. Le blanchiment prend de 3 à 5 semaines selon les méthodes. Les méthodes les plus lentes étant les plus respectueuses de la structure du coton. Ce processus et relativement polluant et nécessite un gros travail industriel de retraitement. C’est pour cette raison qu’il y a de moins en moins d’ateliers faisant ce travail (des méthodes alternatives plus respectueuses de l’environnement mettant notamment en jeu des traitements biologiques sont également utilisées, mais beaucoup plus couteuses). C’est d’ailleurs la cause principale de la différence d’impact environnemental d’un Dogi « made in Japan » par rapport à un Dogi « Made in China/Pakistan », car les normes ne sont évidemment pas les mêmes.

Si nous n’aborderons pas l’aspect purement technique de ce processus, il est intéressant de distinguer 3 différentes méthodes ayant un impact non négligeable sur les produits finis.

« Sakizarashi », ou préblanchiment

Il s’agit de blanchir le coton avant le tissage, c’est-à-dire que le tissu est directement blanc. Si la qualité du tissu obtenu est alors excellente, ce processus à un défaut majeur, le rétrécissement est relativement imprévisible. En effet, le processus de blanchiment permet de faire rétrécir la fibre et de réduire son rétrécissement au lavage au maximum, mais puisque la fibre doit ensuite être tissée en étant soumise à une forte traction, celle-ci est étirée pendant le processus de tissage, faisant ré-augmenter le taux de rétrécissement, de manière aléatoire selon les réglages machines. Ce processus est donc très peu utilisé pour les tissus « sarashi ». En revanche, il est utilisé pour les tissus de couleur « Aizome » (l’indigo traditionnel), car l’aizome déteint énormément et le processus alors appelé « sakizome » permet de limiter la perte de couleur du tissu avec le temps. Avec cette méthode, le produit fini aura un rétrécissement compris entre 6 et 12 %, ce qui est relativement important (à titre de comparaison, le rétrécissement sur des produits fabriqués au Pakistan peut dépasser les 15%).

« Atozome / atozarashi », ou post blanchiment

C’est la méthode la plus courante, elle consiste tout simplement à passer le tissu sashiko tissé dans des bains de blanchiment. Elle a pour principal intérêt d’être peu couteuse, relativement rapide, et donc, de faciliter la gestion des stocks. Cette méthode a pour inconvénient d’augmenter les risques de différences de tons (couleurs) si chaque pièce de tissu utilisée ne provient pas du même lot, il faut donc ajouter une étape de contrôle qualité (voir ci dessous) pour s’assurer de l’harmonie des tons utilisés. La quasi-totalité des fabricants utilise ce processus. Avec cette méthode, le produit fini aura un rétrécissement au lavage compris entre 3 et 12 % selon le type de produit utilisé pour le blanchiment (ceci dit, la plupart des fabricants sont entre 3 et 6 %). Cette méthode est également utilisée pour la teinture Aizome de produits de qualité moyenne.

Pour éviter les différences de couleurs entre les différents lots de tissus, il est indispensable de comparer et vérifier chaque teinte sous lumière naturelle ET sous lumière artificielle avant la fabrication.

Pour éviter les différences de couleurs entre les différents lots de tissus, il est indispensable de comparer et vérifier chaque teinte sous lumière naturelle ET sous lumière artificielle avant la fabrication.

« Seihinzarashi », ou blanchiment du produit

De moins en moins utilisée, car étant un véritable cauchemar pour la gestion des stocks, cette méthode consiste à blanchir le produit fini, c’est-à-dire à plonger le dogi terminé dans les bains de blanchiment. Ce processus permet de faire rétrécir le produit fini à son maximum, avec un double avantage, le resserrage des coutures par rétrécissement du tissu (donnant un aspect extérieur plus « haut de gamme »), et un rétrécissement global maximal du produit (facilitant ainsi la gestion des tailles). Avec le délai de blanchiment de 3 à 5 semaines, cela signifie qu’en cas de rupture de stock, il est impossible de re-stocker dans un délai inférieur à 5 semaines, et c’est pour cela que ce processus est peu utilisé (la majorité des Dogi Seido utilisent ce processus. Il ne reste qu’un seul atelier au Japon à l’utiliser). Avec cette dernière méthode, le taux de rétrécissement au lavage du produit fini est inférieur à 3 %.
La encore, cette méthode est utilisé pour certains produits Aizome moyen de gamme. Par opposition au blanchiment, l’Aizome déteignant fortement, la technique « sakizome » présentée plus haut est préférée pour les produits haut de gamme.

Coupe et couture

C’est là où chaque artisan va faire briller ses compétences ! Il serait possible d’écrire un livre entier sur les différentes techniques de coupe et de couture et ce n’est pas le sujet de cet article. Cependant, il est intéressant de faire la différence entre sashiko vertical « tatezashi » et horizontal « yokozashi ».
Utiliser le sashiko en position verticale permet d’obtenir un tissu plus souple et plus facile à saisir, et ceci parce que le sashiko est plus malléable (flexible) dans le sens des mailles. C’est pour cela que les Kendogi sont conçus de cette manière alors que les Judogi (où le but est de rendre la saisie adverse plus difficile) sont fabriqués avec les mailles à l’horizontale.

Si la fabrication du tissu en lui-même peut sembler industrielle, ce n’est pas tout à fait le cas. De très nombreux types de tissages existent, et chaque fabricant a ses propres normes, sa propre vision du tissu qu’il souhaite obtenir. La quantité de sashiko produite peut cependant assez facilement être augmentée en cas de besoin, en revanche, il y a de moins en moins d’artisans tailleurs au Japon et la production de dogi ne pourra que diminuer avec le temps. On assiste d’ailleurs depuis peu à une technique discutable consistant à importer des dogi en « pièces détachées » de Chine et ne faire que l’assemblage au Japon (ce qui, selon la loi japonaise, donne automatiquement droit au label « made in Japan »).

Couture d'un Aikidogi

La couture du sashiko nécéssite des machines à coudre particulièrement puissantes

Ne nous y trompons pas, la production de dogi « 100% made in Japan » ne peut, actuellement pas significativement augmenter et par conséquent, les prix ne peuvent pas baisser. Les dogi haut de gamme sont chers, mais leur qualité, leur impact environnemental et sociétale, et bien entendu leur durée de vie, sont loin d’être égalés en dehors du Japon.

Petit rappel sur l’entretien des Keikogi

La durée de vie d’un dogi simple épaisseur correctement entretenu est en moyenne de 1 000 heures de pratique (soit 5 ans à 3 cours par semaine), contre le double, soit environ 2 000 heures (soit 10 ans) pour le « double épaisseur ». Et pour s’assurer du bon entretien de vos équipements, rappelons que les Dogi se lavent à un maximum de 40°C, sans excès de lessive pour éviter le développement de moisissure. On évitera l’utilisation de javel (sauf absolue nécessité) ainsi que le sèche-linge qui a tendance à endommager le coton.



Cet article est une retranscription améliorée de l’article que nous avons publié dans le Magazine Dragon Spécial Aikido HS N°6 (ISSN 2261-1134, septembre 2014).



 
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2 réponses

  1. Brunet

    j’aimerai faire réparer mon kimono du judo (pas mal abimé sur le col et le bord). c’est un kimono de traditionnel.
    Quelqu’un peut il m’indiquer un endroit qui pourrait faire ce genre de réparation ?

  2. Bonjour,
    Il n’existe malheureusement pas de spécialiste du sujet en Europe.
    Le plus simple est de voir cela directement avec un couturier qui s’occupe de réparations diverses.

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