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Équipements d’arts martiaux : L’artisanat japonais en danger ?

Publié le 2 juin 2015 par Jordy Delage dans Equipements, Fabricants (marques), Fabrication (artisanat)

Équipements d’arts martiaux : L’artisanat japonais en danger ?

Que signifie « fabriqué au Japon » de nos jours ?


Depuis 5 ans, j’ai vu une dizaine d’ateliers fermer, stopper ou diminuer la production au Japon, mais il y en a sûrement beaucoup plus. Je peux confirmer la disparition d’au moins 2 techniques de couture/tissage traditionnelles qui ne reverront sûrement jamais le jour.
Quatre ateliers pour la fabrication de bokken, trois pour la fabrication d’Iaito, une douzaine pour la fabrication de Hakama (dont seuls 3 ou 4 possèdent encore le savoir-faire d’origine), quatre entreprises ayant la capacité de fabrication de tissu blanchi pour les dogi (les ateliers qui confectionnent les vêtements sans produire le tissu sont un peu plus nombreux), une douzaine d’ateliers de confection de karatégi et de ceintures noires, à peine quelques dizaines d’artisans possédant le savoir-faire nécessaire à la confection d’armure de Kendo etc.
Pour une population de plus de trois millions de pratiquants d’arts martiaux au Japon, probablement plus d’une dizaine de millions de par le monde.
Ce constat permet déjà de voir qu’il est, quoi qu’il arrive, impossible pour le Japon de produire ne serait-ce que 10 % de l’équipement utilisé de par le monde. C’est à peine s’il pouvait produire 20 % à 30 % de l’équipement utilisé au Japon en se concentrant uniquement sur ce marché.
Alors qu’est-ce qui est fabriqué au Japon et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Essayons de répondre à la question.

 

L'un des rares jeunes du secteur, chez Minosaka



« Made in Japan », selon l’OMC

« Sont considérés comme étant ‘made in japan’, les produits dont la dernière étape de transformation significative a eu lieu au Japon« .
Flou n’est-ce pas ? Alors dans les faits, comment cela se passe ?

Loin de moi l’idée de vouloir taper sur ma propre corporation, mais voici plusieurs exemples de ce que certaines entreprises du secteur (et la loi japonaise) considèrent comme ‘made in Japan’.
– Des gants de Kendo fabriqué en Chine et dont les lacets ont été fabriqués et ajoutés au Japon.
– Des Dogi importés de Chine non blanchis et blanchis au Japon.
– Des Hakama fabriqués en Chine ou au Vietnam dont les plis ont été cousus au Japon.

On ne parle donc pas simplement de produits dont certaines pièces sont importées, on parle bien de produits fabriqués à 99% à l’étranger.
Bien entendu, on peut ajouter à cela une très longue liste de produits qui ne sont qu’assemblés au Japon et dont tout ou partie des pièces sont fabriqués en Chine ou ailleurs.


Les marques savent-elles ce qu’elles vendent ?

Il faut distinguer deux types de ‘marques': celles qui produisent elles-mêmes, et qui sont donc au fait de l’origine de leurs produits, et les marques qui revendent du matériel qu’elles n’ont pas fabriqué. Et au final, c’est bien la marque qui est une garantie de qualité. Comment la marque contrôle-t-elle ses produits ? Quels sont ses critères de qualités ?

Par expérience, et en toute honnêteté, on a déjà essayé de vendre à Seido/BudoExport du matériel de ce type, 99% made in China, comme étant du made in Japan. Et il nous est arrivé, à nos débuts, de nous faire avoir. C’est d’ailleurs ce qui nous a poussés à intensifier notre travail de recherche et de vérification, et c’est ce qui aujourd’hui motive cet article.

Tout notre travail aujourd’hui consiste donc à aller vérifier en détail l’origine de production de tout ce que nous vendons. Nous allons sur place, nous contrôlons l’origine des matériaux, et le processus de fabrication. Nous considérons comme ‘Made in Japan’, un produit dont l’intégralité de la confection a été réalisée au Japon, et comme ‘100% made in Japan’ un produit dont les matériaux d’origines sont japonais.
– Est ‘Made in Japan‘ : une housse dont le tissu est découpé et cousu au Japon.
– Est ‘100% made in Japan‘ : Un dogi dont le tissu est tissé au Japon, puis découpé et cousu au Japon.
Ce n’est malheureusement pas la définition de l’OMC.

Il y a principalement 3 types d’entreprises. Celles qui veulent faire du véritable ‘made in Japan’ et qui s’en donnent les moyens. Celles qui veulent faire du véritable ‘made in Japan’, mais qui ne s’en donnent pas les moyens, et ne savent donc pas ce qu’elles vendent (catégorie la plus répandue), et enfin, celle qui sciemment, vendent des produits qui ne sont qu’assemblés au Japon, pratiquant des tarifs plus ou moins honnêtes par rapport à la véritable provenance de leurs produits. Ces dernières sont relativement simples à repérer car elles vendent beaucoup, beaucoup trop pour être du ‘made in Japan’ compte tenu de la faible capacité de production qu’il y a au Japon.

Siège KuSakura à Osaka

KuSakura, l’une des entreprises de grande envergure les plus vertueuses du secteur.

Le cas des importateurs français

Il y a en France, la plus grande concentration d’importateurs de matériel japonais au monde, et cela est notamment due au fait que les arts martiaux sont implantés en France depuis très longtemps. Malheureusement, il est encore plus difficile, depuis la France, de connaitre l’origine des produits que l’on vend.

Le principe de la revente

Au Japon déjà, il n’y a que très peu de fabricants de matériel d’arts martiaux. 4 ateliers pour les armes en bois, 4 ateliers maitrisant la fabrique du tissu Sashiko (dogi) et la production de Dogi, deux fabricants de Hakama d’Aikido traditionnel, etc.
Cela signifie que tous les produits véritablement fabriqués au Japon que vous achetez sous différentes marques proviennent bien souvent des mêmes ateliers. Ce sont parfois des produits strictement identiques, parfois des produits légèrement modifiés, mais la qualité, elle, reste la même.
Il y a certes peu de professionnels qui connaissent vraiment cet état de fait, mais surtout, les ateliers historiques sont tenus, par promesse orale ou par contrat, de limiter le nombre d’entreprises avec lesquelles elles travaillent.
De fait, de très nombreux revendeurs en France sont en réalité le 3e, 4e, ou 5e élément dans la chaine, d’où les prix pratiqués très importants.

Imaginez un produit qui vient à l’origine de Chine, et qui est revendu à un importateur japonais. L’importateur japonais revend le produit à la marque qui le commande et qui appose son logo, puis cette marque revend ce produit à un revendeur français qui passe par un négociant intermédiaire.
On a donc le fabricant > l’importateur > la marque > le négociant > le revendeur final : 5 intervenants, 5 marges.
Le Hakama coûtant 3,000 YEN à l’importateur est alors revendu 5,000 à la marque, qui va le revendre 9,000 (ou plus) au négociant, qui va prendre 1,000 YEN de marge. La boutique importatrice en France va payer 10,000 YEN hors taxe, puis ajouter au minimum 1,000 YEN de transport (achat de gros), puis ajouter 30 à 50% de marge pour arriver aux alentours de 20,000 YEN, puis ajouter 20% de TVA, soit un prix final de 24,000 YEN, soit dans les 180€ pour un produit fabriqué en Chine initialement vendus 20 à 25€ par le fabricant.

Si la marque japonaise ayant commandité le produit a sûrement un peu plus de savoir-faire qu’une marque française faisant directement ce travail, très honnêtement, ne vaut-il pas mieux acheter un Hakama à 40€ chez un équipementier sportif français ? La provenance est très probablement la même, et la qualité bien similaire.

On trouve là l’un des concepts fondateurs de Seido. Limiter au maximum le nombre d’intermédiaires pour limiter les coûts. Aujourd’hui, sous marque Seido, il n’y a que des produits venant directement de l’artisanat japonais, sans intermédiaire.

Atelier Horinouchi, Me Horinouchi avec Jordy Delage

Moi-même, Jordy Delage, à l’atelier Horinouchi, avec Me Horinouchi

En tant que client, comment savoir ?

Malheureusement, il n’y a aucune solution.
Il est déjà difficile, pour nous, professionnels du secteur au Japon, d’être certains que nos produits sont bien 100% made in Japan (difficile, mais pas impossible, car nous le faisons!), alors il nous est impossible de connaitre tous les produits de toutes les marques.
Et même pour ceux que nous connaissons (il y en a un certain nombre), nous ne pouvons pas dénoncer publiquement leurs agissements, puisque cela serait considéré comme de la calomnie d’un point de vue légal. Vous pouvez éventuellement nous contacter en privé pour nous poser la question, nous répondrons dans la mesure de nos connaissances, mais nous ne pouvons pas faire mieux.

Le prix, le seul indicateur fiable ?

Nous avons donc démontré que ‘cher’ ne signifie pas de qualité, et encore moins ‘made in Japan’.
Alors comment le prix peut-il nous aider ? Il permet au moins d’écarter les prix trop bas !

En effet, le niveau de vie au Japon est similaire à la France. De fait, compte tenu du coût des matériaux, du coût de production, et des coûts divers de promotions, on ne peut pas être en dessous d’un certain prix pour un produit donné.

Au Japon, en prix hors taxe, le strict minimum serait :
Dogi (Aikido simple épaisseur) : 10,000 YEN (75€).
Hakama (Aikido) : 10,000 YEN (75€)
Ceinture noire (Aikido) : 2,500 YEN (20€)
Bokken, chêne blanc, classique : 2,500 YEN (20€)
etc.

En France, en prix TTC, le strict minimum serait :
– Dogi (Aikido simple épaisseur) : 20,000 YEN (150€)
– Hakama (Aikido) : 20,000 YEN (150€)
– Ceinture noire (Aikido) : 4,500 YEN (35€).
– Bokken : 4,000 YEN (30€)
Calcul à minima, ne prenant pas en compte les charges sociales élevées en France

Tous ces calculs sont faits sur la base de l’entrée de gamme 100% made in Japan. Ils ne s’appliquent bien entendu pas aux produits de gammes supérieurs. L’objectif est juste de donner des prix minimums pour les produits ‘made in Japan’ les moins chers.

Le prix peut être justifié par beaucoup de raisons, la qualité du service, le fait d’avoir une boutique en dur ou non, la région dans laquelle on est installée, etc. En revanche, en deçà d’un certains prix, compte tenu des coûts de fabrications au Japon, vous n’avez clairement pas affaire à du made in Japan, ça ne fait aucun doute.

Comment est-on arrivé là ?

Le problème démographique : une population vieillissante.

Comme beaucoup d’entre vous le savent, le Japon est le premier pays moderne au monde à voir sa population décroitre durablement, et ce phénomène ne fait que s’accentuer.
Malgré une absolue nécessité de résoudre ce problème, et un début de prise de conscience du gouvernement, les choses évoluent très lentement : la politique nataliste du Japon est quasi inexistante et l’ouverture à l’immigration n’est pas envisagée. Conséquence dramatique, la population vieillit et diminue.
Dans une société où, même si la précarité existe, le taux de chômage est inférieur à 4%, trouver des jeunes pour prendre la relève de l’artisanat traditionnel est difficile, voire impossible. Comme dans tout pays développé, le travail du bois, du métal ou la couture sont des domaines peu attrayants pour la jeunesse.
Malheureusement, le secteur en est arrivé au point où l’absence de dynamisme des acteurs ne fait qu’empirer le manque d’attractivité de ces métiers, poussant les ateliers à fermer l’un après l’autre.

Le doyen de l'atelier Nogawa - Plus de 60 années d'expérience
Le doyen de l’atelier Nogawa (Aizome), plus de 60 ans d’expérience.

 

Un monde globalisé, une production délocalisée.

Comme dans n’importe quel secteur où il y a de l’argent à faire, on retrouve l’appât du gain et la délocalisation mais je ne pense pas qu’il faille totalement rejeter la faute sur ces délocalisateurs.
Tout comme en France — et je dirais même, dans un pays où le Judo est l’équivalent du foot, plus encore qu’en France — les Japonais commençant un art martial ne sont pas prêts à payer le prix d’un équipement « made in Japan ». Si cela semblait encore envisageable pour le Judo, l’Aikido ou le Karate, c’est inimaginable en Kendo où l’on voit mal des parents acheter une armure à 3000 € pour un enfant qui ne pourra la porter que 2 ou 3 ans. Compte tenu du fait que la très grande majorité des pratiquants sont des enfants et/ou des débutants, le « made in China » peu cher, et le « made in Pakistan » encore moins cher, sont devenus la norme.
Selon les marques, la marge brute sur le « made in Japan » est de 25 à 50 % alors qu’elle peut atteindre 80 % sur le « made in China/Pakistan ». Autant dire que lorsqu’une entreprise veut faire du profit, son choix est vite fait.
Alors que la Chine a fait des progrès non négligeables sur la qualité de sa production ces dernières années, beaucoup de gens ont peine à investir dans un produit 2 à 3 fois plus cher, sur lequel ils ne voient pas directement la valeur ajoutée.
Cela est triste pour trois raisons. La première, subjective, mais je l’espère facile à comprendre pour un pratiquant d’un budo/bujutsu traditionnel, c’est la préservation de la tradition. La seconde, beaucoup plus objective, et dont l’écho commence à se faire entendre en France, est la préservation des emplois dans son pays. Les mécanismes sont complexes, mais le résultat est assez simple : plus on importe, et plus on affaibli économiquement son pays et par effet boule de neige, sa propre situation économique.
La troisième est qu’en ouvrant le marché à la Chine, on s’expose à tous les problèmes connus des autres secteurs, problème de contrôle qualité, produits parfois dangereux, contrefaçon, etc.

Un cadre très permissif, sans loi adaptée.

Malgré cela, le pouvoir d’achat au Japon reste relativement élevé et beaucoup de japonais sont toujours intéressés par le « made in Japan ».
Malheureusement, le cadre ultra permissif des lois japonaises rend les informations dont disposent les éventuels acheteurs peu lisibles.
Il n’existe que très peu de dispositions anti dumping, aucune loi contre la vente à perte, aucune loi encadrant les soldes/promotions et, bien entendu, aucun dispositif fort pour la protection des traditions.
Si ce n’était que cela, le marché pourrait peut-être se réguler de lui-même, mais le pire est qu’il n’existe aucun dispositif de protection du « made in Japan ». Pour donner un exemple, vous pouvez faire fabriquer un gant de Kendo en Chine, y ajouter les lacets au Japon et y mettre votre marque « made in Japan », c’est légal !
Il n’existe pas de chiffres précis, mais je pense que dans le milieu du matériel d’art martial, plus de la moitié des produits labellisés « made in Japan » ne le sont qu’en infime partie. Je suis même parfaitement convaincu que pas plus de 10 à 20 % de ces produits sont réellement intégralement fabriqués au Japon.
Ce cadre est une aubaine pour les entreprises peu scrupuleuses dont l’objectif est de maximiser leurs profits. Bas salaires, cadences de travail élevées, vente à perte, faux « made in Japan », rachat et liquidation d’entreprises concurrentes, licenciements, etc., le tout sous-tendu par une communication habile qui laisse croire l’inverse, bref le commerce dans ce qu’il a de plus détestable et comme on peut le retrouver dans n’importe quelle autre industrie.
Et lorsque ce n’est pas par appât du gain, c’est par nécessité. Lorsque la concurrence pousse une entreprise à casser les prix, jusqu’à détruire son modèle économique, celle-ci peut se retrouver dos au mur, obligée à vendre du « made in China » en masse et sans en mentionner l’origine simplement pour ne pas avoir à licencier son personnel (au Japon, l’entreprise joue aussi un rôle familial et les entreprises les plus traditionnelles sont très protectrices envers leurs employés).
La loi japonaise pose problème, mais la modifier ne se suffira pas à résoudre complètement la situation actuelle. En effet cela n’aura aucune conséquence sur la manière dont les ventes sont menées hors du Japon, y compris en France lorsque certaines boutiques avancent la « qualité japon » qui n’est autre que du « made in China » d’un peu moins mauvaises qualités que le reste.

Vrai label Aikido à gauche, et faux label Aikikai à droite- Copie

À gauche, le vrai label Aikido. À droite, un faux label que l’on retrouve au Japon comme en dehors.

Des usages peu adaptés au 21e siècle.

Il est d’usage dans ce milieu, et ce depuis aussi longtemps qu’il existe, de ne fournir que le minimum de données sur les produits que l’on fabrique ou vend. Mis à part pour se faciliter la vie, j’ai très honnêtement beaucoup de mal à comprendre cet état de fait. Ce fut mon premier grand problème lorsque j’ai lancé mon entreprise. J’ai une formation scientifique et j’ai un faible pour les spécifications techniques : j’aime lorsque tout est clair et précis, que les performances soient annoncées, ce qui permet alors de critiquer voire de se retourner contre le vendeur ou le fabricant lorsque les résultats constatés sont insuffisants. Bien entendu une production artisanale sera moins standardisée, ce qui rendra le travail de documentation plus ardu, mais j’étais persuadé qu’il était possible de faire mieux que rien, et je pense être arrivé depuis à un état satisfaisant qui permet à nos clients d’être renseignés relativement correctement. Outre la difficulté à rassembler des informations fiables, je me suis heurté à nombre d’artisans, fabricants et concurrents qui me reprochaient cette méthode de travail et de vente. Heureusement quelques amis dans le secteur partageaient ma vision des choses, et c’était également un défi pour eux que d’arriver à être précis sur leurs propres catalogues.
Si les Japonais sont habitués à cette situation, il est indispensable pour vendre à l’international de pouvoir donner plus d’informations, non seulement sur les aspects techniques tels des tableaux de tailles et de côtes, mais aussi sur la nature et la provenance des matériaux utilisés, car les Occidentaux sont très concernés par cela et apprécient les détails.
Enfin, vendre des produits sur lesquels on ne connait que peu de choses signifie ne pas savoir ce que l’on vend. S’en dégage une impression de vendre pour vendre, sans amour de son métier ni du produit, et si cela peut marcher lorsqu’on a le monopole, il devient impossible de vanter la tradition japonaise si l’on ne la connait pas, et donc impossible d’expliquer avec conviction pourquoi il est préférable d’acheter un dogi japonais plutôt que chinois ou pakistanais.

Une ouverture difficile sur l’occident, un milieu nationaliste.

Le dernier facteur important est à mon sens le manque d’ouverture sur l’international des Japonais en général. Peu ouverts sur le monde de par leur éducation, les Japonais ne parlent pas de langues étrangères ce qui rend la vente à l’internationale difficile. Cela signifie qu’il faut utiliser des intermédiaires, qui vont prendre leur marge, et qui vont augmenter d’autant le prix du produit et l’écart d’avec le « made in China ».
Mais cela va en réalité beaucoup plus loin. Il n’est pas nécessaire de chercher très loin pour comprendre que les étrangers n’ont pas la même morphologie, ni les mêmes attentes, que les Japonais. Or les entreprises et artisans historiques sont très réfractaires à l’adaptation de leurs produits : « nous avons toujours fait comme ça, nous n’allons pas changer pour des étrangers ». Alors oui, la phrase peut choquer un peu, et c’est justement là que nous rentrons dans le « nationalisme ».
Je ne parlerais pas de racisme, car le racisme japonais est dû à un manque d’éducation (ignorance) et non à une haine de l’autre. En revanche, il y a un fort sentiment nationaliste, une impression d’autosuffisance, et un déni de ce que peut apporter l’étranger ou même de ce qu’on peut lui apporter. C’est d’autant plus compliqué lorsque c’est un étranger qui vient expliquer cela aux Japonais (alors qu’en toute objectivité c’est tout de même l’étranger le mieux placé pour indiquer ce qui ne va pas dans l’équipement proposé).
Bien entendu, les mentalités changent, et aider ce processus est du devoir des étrangers qui sont dans le secteur, mais les faits sont là, et il est peut-être déjà trop tard pour s’en sortir.

Maitre Nidome, un artisan humainement exceptionnelMaitre Nidome, l’un des artisans les plus ouverts avec lesquels il nous est donné la chance de travailler.

Faire la part des choses.

Enfin, il ne faut pas oublier la phrase de Coluche « Il suffirait que les gens ne les achètent plus pour que ça ne se vende pas ! » : si le « made in China/Pakistan » se vend, c’est nous l’avons déjà vu parce qu’il existe une demande pour ces produits à bas coût. Mais c’est aussi souvent parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils achètent et ne cherchent pas activement à le savoir (ce qui vaut aussi pour des boutiques qui sont parfois honnêtes, mais ne savent simplement pas ce qu’elles vendent).
Soyons clairs, 500 € pour une armure de Kendo « made in Japan », ça n’existe pas.
100 € pour un Dogi ou un Hakama « made in Japan » en France (avec TVA et coûts d’importations), c’est impossible.
Un Iaito « made in Japan » à 200 €, ça n’existe pas. Etc.
Bien entendu, le tableau n’est pas tout noir. Il reste des entreprises japonaises faisant leur maximum pour offrir du vrai « made in Japan », quel que soit le coût financier et organisationnel. Si très peu de marques ne proposent que du matériel made in Japan (je ne pourrais vous citer qu’Iwata et Seido), les autres restent honnêtes en vous indiquant la provenance exacte de leur produit, comme KuSakura, Tokyodo, Tokaido, etc. Des alliances se font, des organismes privés de protections de l’artisanat se créent, et le risque de la disparition de certaines traditions concerne de plus en plus d’acteurs du secteur. Ceci dit, aujourd’hui je ne saurais dire qui de la tradition ou de l’ultra-capitalisme survira.
Si j’espère que cet article vous aura permis de mieux connaitre le sujet, de mieux comprendre la situation et les enjeux derrière l’acte très simple d’achat de vos équipements, je n’ai cependant pas de solution à vous apporter. L’importation en France coûte cher, le matériel japonais est cher, la production est limitée et causent parfois des temps d’attentes importants.

Marchands de l'ère Edo

Commerçant à l’époque d’Edo. Source.

Le commerce dans le système de caste japonais

Contrairement à l’image que certains commerçants souhaiteraient donner du Japon traditionnel, le commerçant japonais n’a traditionnellement pas les honneurs de la société. En effet, dans le système de caste de la période Edo (ayant une valeur morale plus que réelle), le marchand se situe en bas de la pyramide, juste avant les « parias ». Au-dessus d’eux se trouvent les artisans, les paysans, puis les samouraïs et les daimyos. Si l’on écarte la noblesse, cette philosophie met en avant ceux qui créer, les paysans, puis ceux qui transforme, les artisans, et enfin ceux qui vivent du travail des autres, les marchands. Dans la réalité, ce système n’avait qu’un aspect moral et les riches marchands avaient une bonne position sociale. Ceci dit, pour les pratiquants d’arts martiaux dont la philosophie a principalement été construite à l’ère Edo, il est important de comprendre que les marchands ne sont moralement tolérés que parce qu’ils sont indispensables.
Sans tomber dans la caricature, il serait bon aujourd’hui que les marchands se rappellent qu’ils vivent du travail des autres et qu’il serait bien normal que les créateurs/transformateurs (dans notre domaine, les artisans) soient mieux rémunérés que les marchands.




Cet article est une version améliorée de l’article publié à l’origine dans le magazine Magazine Dragon Spéciale Aikido HS N°6 (hiver 2014) par Jordy Delage.


 
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4 réponses

  1. vu minh

    Excellent sujet cher Mr Delage, felicitations

  2. Stephane

    Commentaire posté par predebonBonjour,
    J’ai acheté il y quelques années un boken et un jo chez vous et je ne peux que vous remercier pour la qualité de celles-ci.Toutefois j’aurais une petite question , sur le pommeaux du ken il y a une petite gravure (fleur de lotus il me semble)qui correspond je pense à l’atelier qui l’a produit, serait-il possible de savoir lequel ?
    Bonne journée.

  3. Bonjour et merci pour votre commentaire.
    Si il s’agit de ce symbole (sur la facade de l’atelier), il s’agit de Atelier Horinouchi
    Horinouchi

  4. BLUKER

    salut jai trouver super bien cet réalité dont vous avez livrée dans votre article car j’ai un école de nippon kempo et a besoin d’équipement japonaise et du coup sa ma mi en réflections ;voila merci salut.

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