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Cours d’Aikido à la Police de Tokyo

Publié le 13 juillet 2010 par Jordy Delage dans Aikido, Arts martiaux

Cours d’Aïkido à la Police Métropolitaine de Tōkyō

Par Jordy Delage & Guillaume Erard


Drapeau Japonais et Drapeau police métropolitaine de Tokyo



Un cours donné par Guillaume Erard et Jordy Delage d’aïkido de style «Aïkikaï» à des pratiquants d’aïkido Yoshinkan de la police de Tokyo dans le dojo du commissariat d’Ebara. Rédigé par Guillaume Erard (original disponible sur le site de Guillaume).

Guillaume Erard et Jordy Delage avec le dojo d’Aikido du commissariat d’Ebara.

En tant que pratiquants d’Aïkido, certains d’entre nous caressent le rêve de partir au Japon afin de se perfectionner dans la discipline créée par Moriheï Ueshiba. On y va souvent pour quelques semaines, voire quelques mois. Certains décident même de s’y installer, c’est mon cas. Ce pélérinage à long terme nous permet de rencontrer beaucoup de maîtres et d’y établir des relations plus ou moins étroites sur et en dehors du tapis. L’invariable est que dans ce pays berceau de l’Aïkido, nous nous considérons toujours comme élèves et il ne nous viendrait pas à l’idée de transgresser ce rôle. Pourtant, dans certains cas, un peu en dépit de nous-mêmes, la situation peut changer aussi soudainement que radicalement. C’est le cas ici et ce récit s’en veut le témoin. Après quelques mois passés à m’entraîner assidûment au Hombu Dojo, j’ai fait quelques connaissances, et tissé certaines amitiés, certaines plus profondes que d’autres. C’est de l’une de ces précieuses amitiés qu’est partie l’aventure que je vais raconter aujourd’hui.

Tout s’est mis en place un jour de Juin alors que j’étais en train de ranger mon laboratoire, peu après que les derniers élèves aient déserté le lycée pour un break estival bien mérité après leurs dernières épreuves de l’International Baccalaureate (IB). Mon téléphone sonne au milieu des cartons de verrerie neuve et c’est mon ami Jordy qui est à l’autre bout. Il se lance dans une explication confuse au sujet de son beau-père, commissaire et septième Dan de Kendo qui voudrait bien que celui-ci aille enseigner l’Aïkido dans son commissariat afin de préparer les élèves à une démonstration le mois suivant. Jordy ne pouvant évidemment pas refuser cette requête de la part du père de sa femme, sent qu’il n’est peut être pas de taille à affronter un escadron de policiers seul et c’est pour cela qu’il m’appelle, il veut que nous codirigions les opérations…

Je ne sais pas si c’est la chaleur dans la salle ou bien la fatigue d’avoir eu à gérer des classes entières d’adolescents japonais, mais je m’entends encore répondre « oui », bien avant d’avoir reçu le minimum d’explications sur le pourquoi, le comment et le quand de cette assignation. Effectivement je suis un petit peu plus expérimenté (certains diront vieux) que Jordy, j’ai déjà fait cours à la police et reçu l’enseignement de professeurs issus de l’armée ou d’arts martiaux plus axés combat comme le Systema mais franchement, je me demande bien pourquoi on fait appel à moi et pas à l’un des très nombreux Shihan immensément plus compétents et qui vivent et enseignent dans la région de Tokyo. Effectivement, si c’est pour une démonstration, il est possible qu’on voit un intérêt à me demander mais quand même, tout cela sonne un peu bizarre à mon oreille.

Une autre considération de taille me vient à l’esprit. Ayant lu le fameux et très divertissant livre de Robert Twigger « Angry White Pyjamas« , je me rappelle soudainement que la police de Tokyo pratique essentiellement l’Aïkido de l’école Yoshinkan, qui depuis très longtemps a coupé les ponts avec la branche historique de l’Aïkido Aïkikaï. Là, le doute s’immisce et il va en fait grandir au fur et à mesure que les jours se suivent jusqu’à la date prévue. Le Japon est un pays où le questionnement n’a pas forcément sa place partout et même si l’on s’octroie le droit de demander « pourquoi », rien ne garantit que l’on obtiendra une réponse. C’est le cas ici et tout ce que nous réussirons à savoir avant le cours est que nous sommes supposés donner un cours à une majorité de femmes policiers en vue de la plus importante compétition (et pas démonstration) d’Aïkido de la police de Tokyo, un Aïkido évidemment estampillé Yoshinkan. Autant je n’ai rien contre la première, au contraire, la seconde de ces révélations me fait froid dans le dos, en tout cas tout cela s’annonce intéressant…

J’ai donné ma parole et comme le dit l’adage, lorsque le vin est tiré, il faut le boire, j’espère juste que je ne le boirai pas jusqu’à la lie… Fort heureusement, j’ai déjà eu l’occasion de pratiquer l’Aïkido Yoshinkan lorsque je vivais en Angleterre, car à l’époque, c’était la seule forme d’Aïkido proposée à des kilomètres à la ronde. Je sais malgré tout que je ne ferai jamais illusion en voulant singer leurs formes si particulières et après concertation avec Jordy, nous décidons qu’il est plus sage d’envisager notre premier cours comme un « échange » entre styles et non une leçon en elle-même.

Le jour J, sous un soleil de plomb, nous nous embarquons à bord de la Yamanote line en direction du commissariat central d’Ebara (Ebara Keisatsu Sho). Après un petit moment à tourner dans le quartier pour trouver le commissariat (les adresses au Japon étant tristement célèbres pour être impossibles à trouver, surtout étant donné que la majorité des rues ne portent même pas de nom), nous arrivons, en retard sur le lieu recherché. Heureusement d’ailleurs, car je commençais sérieusement à considérer l’idée de braquer pour de faux un 7/11 afin d’être conduit plus vite à destination…

J’aurais vraiment voulu avoir un appareil pour prendre en photo la tête de l’agent quand il a vu débarquer deux hurluberlus munis de gigantesques sacs à dos à 9 h du matin dans la cour du commissariat. Après quelques secondes où il reste coi, il nous demande ce que nous voulons et Jordy s’efforce de lui expliquer qui nous sommes tout en gardant son sérieux. Nous arrivons en fait un peu au mauvais moment, car juste à cet instant un homme d’allure très officielle sort du poste de Police sous escorte et monte dans une énorme voiture sombre, salué sur son chemin par les plus gradés des fonctionnaires présents, identifiables aisément au numéro qu’ils portent sur leur uniforme, 001 pour le chef, 002 pour le sous-chef et ainsi de suite… Malgré mes efforts, je ne réussi pas à localiser l’homologue nippon de l’agent double-zéro-sept qui doit très certainement être en pleine résolution de crise internationale ou bien en train de folâtrer dans les bras de la belle Koyuki (entre deux spots de pub pour Suntory et Sharp), le tout très prochainement porté à l’écran par la Toho…

Une fois la voiture hors de vue, l’attention se reporte de nouveau sur nous deux et nous sommes conduits, un peu penauds, à l’intérieur le commissariat. Jamais de ma vie n’ai-je été si poliment accueilli dans un poste de police (idem pour la sortie d’ailleurs et c’est encore plus rare!). Chacun, du chef au simple agent, nous salue solennellement comme si nous étions des dignitaires d’un pays étranger. On ne se fait pourtant aucune illusion, nos hôtes doivent toujours être en mode protocolaire suite à la visite précédente, mais l’expérience n’en est pas moins assez agréable si ce n’est un brin sur-réelle. En fait, on se dit « pourvu que ça dure ». Nous sommes conduits dans le bureau de l’agent 001, le commissaire divisionnaire Hoshi Norio et nous sommes immédiatement sommés de nous dévêtir. Là évidemment, j’ai déjà plus une impression de déjà-vu, mais heureusement, on nous demande juste de passer nos keikogi. Une tasse d’un café nettement meilleur que celui du commissariat français moyen nous est amenée par une très jolie fonctionnaire de police que la vue de deux gaijin en caleçon dans le bureau de son patron n’a pas l’air de déranger outre mesure.

C’est très bizarre, mais une fois dans mon Keikogi Lourd et Hakama brodé, je me sens plus en confiance et j’affronte « Tokyo’s finests » avec plus d’aplomb que juste dix minutes avant. Après un second passage sous les yeux incrédules des individus du commissariat, nous sommes conduits à l’étage du bas, dans le dojo de la police et c’est un groupe composé essentiellement de femmes qui nous attend. À peu près la moitié d’entre-elles n’enfilera d’ailleurs pas le dogi ce matin et restera sur les bords à regarder la classe, d’abord un peu suspicieusement, puis avec un peu plus d’enthousiasme accompagné de ooooohhhs et aaaaahhhs et même quelques applaudissements en fin de jyu-waza… le Japon c’est vraiment une autre culture…

Nous sommes présentés à la classe et j’apprends que le professeur, Araï senseï, est présent et qu’il est 5e Dan Shidoin du Yoshinkan. On n’en est plus à ça près et de toute façon, il est trop tard pour fuir alors je démarre l’entrainement sans fioriture par un échauffement rapide qui, je l’apprendrai plus tard, leur a semblé un peu léger sur le plan physique. Pas grave, nous nous sommes bien rattrapés pendant le cours sur l’aspect physique et si j’ai accompli au moins une chose ce matin là, à défaut d’avoir été d’une quelconque pertinence technique, c’est de marteler les techniques avec la régularité d’une chanson de Rammstein (certains appellent ça l’effet Gouttard) pour finalement laisser nos chers fonctionnaires sur les rotules. C’est déjà ça.

Outre leurs postures caractéristiques, je note que conformément à la tradition Yoshinkan, uniquement le professeur porte un hakama. En fait, Jordy et moi sommes les seuls à porter le hakama et même si Araï senseï est plus gradé que nous, il n’a pas revêtu l’encombrant atour. Durant l’échauffement, je note que la majorité des élèves porte la ceinture noire et étant donné que j’envisage ce cours comme un échange, je démarre une pratique axée sur le contact et la présence que Philippe Gouttard m’a enseigné ainsi que la virtuosité et la rapidité telle que je l’ai apprise auprès de Christian Tissier, Marc Bachraty et Michel Erb. Je ne me considère évidemment pas du tout comme représentatif de ces enseignants, mais je fais de mon mieux pour transmettre le peu que j’ai compris d’eux. Dans un moment d’inconscience, je réclame même un bokuto (bokken) afin de démontrer un principe, tout en oubliant que je suis observé par l’un des plus compétents pratiquants de Kendo du Japon en la personne du commissaire divisionnaire Hoshi. Je réalise ce point en plein milieu de mon explication, je panique, je regarde autour de moi, mais je croise son regard bienveillant et je me dis qu’il comprend et respecte mon explication malgré la différence technique incroyable qui nous sépare.

Après quelques minutes je note aussi que le rythme et les techniques que je démontre, présentent plus de difficultés aux pratiquants que je ne l’aurais pensé. Je sais que l’Aïkido Yoshinkan possède certaines particularités, mais je dois vite ralentir le rythme de façon significative afin d’expliquer plus les bases « Aïkikaï » de mouvements comme katatedori kotegaesi ou iriminage. Les deux courants ont été séparés depuis plus de 50 ans et je peux en prendre toute la mesure aujourd’hui. C’est alors que la réalité me frappe. Je suis au Japon, et j’enseigne l’Aïkido à des Japonais… flics… Je me remémore tous mes rêves de jeunesse alors que j’étais ceinture jaune et que pour moi le Japon était cette destination inaccessible et pourtant, me voilà, grâce à Jordy (et ses traductions), en train de partager l’Art que j’aime avec des Japonais. L’émotion me gagne et je relance vite la pratique avant de pleurnicher comme une fillette.

Je dois dire que je resterai pour très longtemps marqué par l’ouverture d’esprit et la bonne volonté dont font preuve ces hommes et femmes, professionnels de la loi, pratiquants d’un style différent, certains beaucoup plus âgés que moi. Malgré toutes ces contradictions et aspects frustrants, je ne peux que vouloir communiquer cet aspect du Japon que j’aime. Les Japonais aiment qu’on s’intéresse à leur culture et contrairement à ce que l’on peut croire ils vous considèrent vite comme un égale si vous avez su faire la preuve de votre maîtrise. Le cours passe à une vitesse incroyable. Après les difficultés initiales, chacun trouve ses marques et c’est un vrai plaisir de pratiquer tous ensemble. Le moment qui me marquera le plus est un jyu-waza soutenu entre Araï senseï et moi-même, où nous faisons fît de toutes nos différences pour une pratique souple, intense, technique, basée sur la communication et le respect mutuel. Les applaudissements des élèves après cette démonstration me font comprendre que pour nous tous, l’Aïkido est universel, et qu’il va bien au-delà des nations, rangs sociaux et sensibilités stylistiques.


Il est bientôt midi et on me fait signe de clôturer le cours donc je lance un dernier jyu-waza et je m’approche de chacun des pratiquants, l’un après l’autre afin qu’ils me projettent au moins quatre fois avant de terminer le cours. Je suis convaincu qu’en Aïkido on doit toujours autant donner que recevoir. Je pars sous l’impression que tout le monde a bien transpiré et s’est bien amusé et si ce sentiment est partagé, j’estime avoir accompli ma mission. Dans une ambiance très chaleureuse, nous faisons la traditionnelle photo de groupe, rejoints par les autres fonctionnaires ainsi que Hoshi san. Après une douche qui est agréablement chaude comparée à ce dont nous sommes habitués à l’Aïkikaï, nous remontons dans le bureau de Hoshi san. Ce dernier nous offre à Jordy et à moi deux énormes bouteilles de Saké chacun et il nous emmène déjeuner dans une pizzeria à deux pas du commissariat. Je suis vraiment impressionné par la force et l’autorité qui se dégagent de cet homme et je me sens privilégié qu’il nous ait accordé sa confiance pour faire cours à ses hommes ce matin là. Durant le repas, nous parlons évidemment arts martiaux et nous sommes invités à assister aux championnats annuels de l’Aïkido de la police japonaise ayant lieux la semaine suivante.

Cette matinée fut riche en expériences, en sourires et en partages martiaux. Je ne remercierai jamais assez Jordy de m’avoir permis de vivre ces moments en sa compagnie et surtout, de découvrir un autre aspect du Japon difficilement accessible aux étrangers.

Vidéos relatives à cet article : Aïkido Yoshinkan



Article écrit par Guillaume Erard
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