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Clarifications sur l’origine du caractère « Bu » « 武 »

Publié le 20 juillet 2016 par Jordy Delage dans Aikido, Arts martiaux, Judo, Karate, Kendo, Kobudo, Nippon Kempo

Clarifications sur l’origine du caractère « Bu » « 武 »

Une histoire d’interprétations erronées



En Asie comme en Occident, on parle souvent du premier Kanji de « Budo » (武道), le « Bu » (武), comme signifiant « arrêter la lance ».
C’est une interprétation qui date presque de l’origine des Budo eux-mêmes qui s’inscrit dans la volonté de donner une image de paix aux arts martiaux faisant fi des réalités historiques et de la vérité. Revenons sur les origines de ce terme pour en déterminer sa véritable signification.


Bu-Kanji

Kanji « bu » calligraphie libre par sho.goroh.net



L’utilisation courante du Kanji Bu et son origine

Les Kanjis sont des caractères chinois apportés au Japon et introduits dans la langue japonaise avec la religion bouddhiste aux alentours du 6e siècle. Réservés aux religieux et aux lettrés dans un premier temps, puis ils se répandent progressivement au rythme de l’alphabétisation de la population.

L’introduction dans la langue japonaise, préexistante, s’est faite de 3 manières. Tout d’abord en adaptant les Kanjis les plus proches à la fois en termes de sonorité et de sens, puis en termes de sens et enfin en termes de sonorités. De nombreux sons n’existant pas à l’origine en japonais seront intégrés dans la langue pour faciliter l’implémentation des Kanjis.
On retrouve donc des mots ayant le même sens, mais de deux origines, les « mots du Yamato » (l’ancien Japon), et les « mots de Chine », issus du chinois.

À partir du Kanji « fue/zô » (増) qui signifie « augmentation », on formera alors « Fueru » (増える), le verbe « Augmenter », et « Zouka » (増加) un nom ayant la même signification. Fueru est un terme du Yamato, préexistant au Kanji, on a donc arbitrairement déterminé que ce Kanji pouvait se lire « Fue », alors que « Zô » de « Zôka » est issu directement de la prononciation chinoise.

Les multiples prononciations que peut avoir un seul Kanji sont un produit de l’adaptation « forcée » des Kanjis à la langue japonaise.
Tout n’étant pas adaptable, des alphabets syllabiques kana (hiragana et katakana) servant à modifier la fonction d’un mot (verbe, nom, adjectif) seront ajoutés, bien que les textes religieux et officiels resteront longtemps écrits intégralement en Kanji (ce n’est plus le cas aujourd’hui et peu nombreux sont les Japonais capables de lire un texte ne contenant pas de kana).

Le Kanji « Bu » est donc originaire de Chine, il a été conçu, dessiné, en Chine, avant le 6e siècle, à une époque ou règne violence, terreur et guerres.
C’est d’ailleurs à cette époque qu’il sera importé au Japon, alors que l’écriture chinoise est rationalisée et n’évoluera plus que très peu dans les siècles à venir.

Il se retrouve en japonais dans des termes plus anciens que Budo, par exemple, Bujutsu (武術) (techniques de guerre), « Bugei » (武芸) (arts de la guerre), « Bushi » (武士) (soldat), « Buki » (武器) (arme), etc.

Dans cette logique, il est difficile de justifier une interprétation pacifique de ce Kanji par les faits historiques. Mais revenons sur sa composition pour y voir plus clair.


La composition du Kanji « Bu »

​Le Kanji bu est un Kai moji, c’est à dire l’association de deux kanjis pour former un troisième kanji ayant le sens cumulé des deux premiers.
On le retrouve dans sa forme primaire plus d’un millénaire avant notre ère, en écriture dite « ossécaille », la plus ancienne forme d’écriture chinoise dont descendent directement les Kanjis modernes.

Evolution du Kanji Chinois Wu au Kanji japonais Bu

Evolution du Kanji Chinois Wu au Kanji japonais Bu » src= »lien relatif petite image

​Une version plus détaillée présentant assez bien l’évolution de chaque partie du Kanji ainsi que ce qu’ils symbolise est disponible sur le wiki: https://fr.wiktionary.org/wiki/%E6%AD%A6.

​​

Les défenseurs de la théorie « Hokodome », de « Hoko » (戈) la lance, et « tome/dome » (止) arrêter, arguent très simplement que le Kanji « Bu » est l’association des Kanjis signifiant « lance » et « arrêter », signifiant donc « arrêter la lance ».
L’interprétation de « Hoko », lance, est acceptée par tous les experts japonais comme chinois et donc ne pose pas de problème.

En revanche, l’interprétation de « dome » pose plus de problèmes. Il est tout à fait exact que « dome » est également le Kanji utilisé pour « arrêter/stopper »… et si l’on s’arrête à une analyse superficielle, cela fonctionne.

Mais rappelons-nous que les Kanjis japonais sont une adaptation « forcée » des caractères chinois sur une langue préexistante. Il serait donc intéressant de chercher plus loin, dans le sens du Kanji « dome » et son origine chinoise.

Sur le site Aikido journal (article introuvable mais cité sur le forum « Aikiweb »), Peter Goldsbury, linguiste chercheur vivant au Japon depuis de très nombreuses années (et président de la fédération internationale d’Aikido) propose deux autres interprétations​, beaucoup plus en phase avec l’Histoire​ et communément admises par les chercheurs en linguistique japonais et chinois.​

> Si l’on conserve l’idée d’arrêter la lance, alors il est bon de se demander s’il s’agit de l’arrêter pour arrêter le combat (logique pacifique) ou de l’arrêter dans le ventre de l’ennemi (logique guerrière). On pourrait également se demander si stopper la lancer ne pourrait pas être interpréter par « stopper la lance de l’ennemi par la sienne ».
Dans les deux cas, ces interprétations font plus de sens au regard de l’Histoire d’une part, ainsi que de toute la sémantique autour du Kanji « bu » (tous les mots dans lequel se retrouve ce Kanji).

> Mais ​s’agit-il véritablement du Kanji « dome » dans la partie basse du Kanji « bu » ? Rien n’est moins sûr si l’on en croit les experts linguistes​ et que l’on regarde l’origine de ce Kanji. Il semblerait qu’il représente, à l’origine une trace de pas dans le sol​ avec une nuance sur le déplacement.

​À partir du Kanji ossécaille seul, on a obtenu, à force d’évolution, le sens « arrêter » (止), mais ce n’est pas parce que ce Kanji seul a pris, avec le temps, le sens d’arrêter que ce même sens est à appliquer à la combinaison de Kanji qu’est « Bu ». Si l’on souhaite faire une explication sémantique du Kanji, alors il faut reprendre son sens à l’époque de sa formation, et à cette époque, la partie basse (4e kanji dans l’image ci-dessus) signifiait clairement « se déplacer » et non « arrêter ».
A titre de comparaison, le mot « Merci » en français a dérivé dans deux sens différents, le sens du remerciement, et le sens de pitié (accorder sa merci). Il est possible de lier l’origine de ces deux sens, mais ils n’en restent pas intrinsèquement différent dans leurs utilisations modernes.

« Bu » signifierait alors « se déplacer avec une lance ». La théorie « Hokodome » s’effondre​ et le véritable sens du Kanji apparaît, il ne s’agit plus d’arrêter la lance, mais d’avancer avec une lance, telle une armée s’avance vers son ennemi. ​


Hallebarde ancienne, symbolisée par le kanji 戈

Hallebarde ancienne, symbolisée par le kanji 戈


L’acceptation du sens de « Bu » dans le Japon moderne

Une langue vivante est en constante évolution.
D’aucuns pourraient arguer que ce qui importe n’est pas le sens original du mot, mais son sens actuel, et cette position se défend parfaitement.

Il est important, cependant, de mentionner que plusieurs dictionnaires japonais (et notamment le Gendai Kanjigo Jiken), mentionnent clairement que la théorie « Hokodome » est une erreur. Cela tendrait​ à prouver que même de nos jours, les linguistes japonais n’acceptent pas le sens de « hokodome » pour ce kanji.

Cependant, à force d’interprétation et de théorisation successives, notamment par des pratiquants et enseignants d’arts martiaux, cette définition se retrouve très fréquemment (jusque dans la devise d’un célèbre fabricant de matériel d’arts martiaux).

Par définition, les « Budo » sont des redéfinitions des « Bujutsu » anciens, une transition d’arts de guerres à arts de paix.
Dans ce cas, pourquoi ne pas accepter le sens « hokodome » pour le Kanji « Bu » lorsqu’il se trouve dans « Budo », et le sens martial original lorsqu’il se trouve dans « Bujutsu » ?

Avec tous les éléments en main, il vous est alors possible de faire un choix éclairé, un choix qui vous appartient.

Mais l’Histoire est l’Histoire, la vérité est la vérité. À force de redéfinir les termes et concepts comme ils nous arrangent, on finit par perdre de vue le sens de ce que l’on fait. A nier ses origines, on se condamne à refaire les mêmes erreurs que par le passé. Je pense donc qu’il n’est pas souhaitable de diffuser des interprétations erronées sans spécifier clairement qu’il s’agit d’une interprétation ou réinterprétation.

Enfin, si même au Japon cette interprétation fait son chemin chez les pratiquants les moins instruits, quelques recherches rapides dans un dictionnaire ou sur internet permet de rapidement corriger ses croyances. Cela n’est pas aussi simple pour les pratiquants non japonais ne maitrisant pas la langue. On peut alors se demander dans quelle mesure une certaine partie de l’establishement martial japonais souhaite faire croire à cette interprétation aux non Japonais.
Dans un article futur, nous parlerons des tendances de réécriture / réinterprétation de son Histoire et du besoin des Japonais de vendre une version romancée de la réalité hors de leurs frontières, notamment en rêvant sur l’origine des Budo ainsi que du code du Bushido.



Ressources:



Cette article présente volontairement des simplifications, notamment dans la manière dont les Kanji sont nommés, et ce pour éviter de complexifier la lecture avec des termes n’ayant pas de rapport avec le sujet.



 

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